Ce que j’ai appris sur le dialogue et l’écoute en voyant Timbuktu

By 27 octobre 2015Pédagogie

écoute

Ecouter et dialoguer… On connaissait la version Hollywood-The-Social-Network où : « l’essentiel-c’est-le-message-que-j’émets-attrapez-le-si-vous-pouvez-je-ne-fais-pas-le-SAV… » Bien sûr, on prend un cas extrême, et qui s’expliquait (un peu), par une obscure histoire — si hollywoodienne elle aussi — de contrat ! Les comédiens furent pressés par David Fincher de faire tenir 2h10 de dialogues en 2h00, faute de quoi, à la seconde près, il eût perdu le final cut. A la fin, le film dure deux heures pile, ça parle à toute vitesse, et Fincher n’aura rendu de comptes à personne : tout est donc bien.

Mais quand même, ce n’est pas la seule raison…On reconnaît dans cette précipitation, dans cette concentration sur ce qu’on a « soi-même-personnellement-en-tant-que-tel » à dire, une habitude de notre temps. Et peut-être, de notre civilisation.

Alors on peut trouver une respiration dans la version mauritanienne, celle d’Abderrahmane Sissako, que l’on conseille de voir et revoir. Timbuktu est un film sur beaucoup de choses, parmi lesquelles le temps et l’écoute. Et donc un film sur la parole.

Il y a ceux qui parlent arabe, et les autres berbère ou parfois bambara. Ceux qui savent quelques mots d’anglais et ceux dont c’est la langue courante. Et puis pour certains le français. Tous ces personnages se parlent. Ils se parlent beaucoup mais souvent ne se comprennent pas, alors il y a des interprètes. Tous les dialogues interprétés sont dits deux fois, filmés en longs plans fixes, répétés intégralement avec leurs pauses et leurs silences, et écoutés deux fois par ceux qui les reçoivent : une première fois sans comprendre, en guettant la voix, les regards et les gestes, et ensuite dans la traduction de l’interprète. Le film se paye le luxe de perdre comme ça un temps fou, et de faire écouter des langues magnifiques, sans distraction du sens ni présence de sous-titres, car le sous-titre ne vient qu’une fois, pour qu’on comprenne bien sûr, mais seulement en même temps que celui qui écoute.

Ca produit un effet d’humanité et de vérité incroyable, un effet qu’on croyait perdu. Et on en tire une grande leçon : écouter c’est capter patiemment tous les signes, laisser l’attention et les sens prendre leur part à la conversation. C’est attendre en état réceptif, et à la fin seulement, quand tout a été dit, faire parler « l’interprète » en soi, car c’est alors qu’on peut comprendre.

Dans le film, cette troisième présence a parfois un effet sidérant, comme dans la scène où l’échange entre trois personnages a pour enjeu la condamnation de celui qui se voit accusé, par celui qui doit le juger. Condamnation à mort, quasi acquise, car acquitter le « prix du sang » qu’on lui soumet ne serait pas à sa portée. Quarante vaches. Il n’en possède que quelques-unes. De cette scène lente et douce, émane une paix inimaginable. Il plane sur elle la beauté et le calme des voix, la patience de l’attente, l’acceptation liée à l’écoute. On est bien loin d’un « argument » ou d’un combat dialectique. L’interprète absorbe et apaise, l’écoute et le temps font le reste, le juge et l’accusé trouvent entre eux le chemin d’un improbable dialogue à mi-voix.

On sort de Timbuktu abattu par l’absurde et rayonnant d’espoir. On en sort en ayant appris beaucoup, par la pédagogie de l’émotion et de la poésie.

Timbuktu est disponible en VOD sur Arte Boutique (et ailleurs aussi :-)

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